Les chroniques du joyeux randonneur III: le Kepler Track, 60 kms

Cela faisait bien trop longtemps que j’avais délaissé votre chronique préférée : la chronique du joyeux randonneur ! Et cette fois les amis, je reviens en force, et pas dans n’importe quelle randonnée : le Kepler Track, l’une des 9 Great Walks de la Nouvelle-Zélande, 60 kilomètres (ressenti 160 kms), dont une bonne vingtaine en haute montagne. La randonnée se fait habituellement sur 3 à 4 jours (ou en 4h30 heures pour le record du monde, un australien rebaptisé le kangourou !). Petit détail : moi, ces 60 kms, il faut que je les boucle en moins de 2 jours. 2 petits jours et pas un de plus !

Laissez-moi donc resituer le contexte. C’est dans la très charmante bourgade de Te Anau, que j’ai élu domicile ces 3 derniers mois : à 2 heures de route de Queenstown et d’Invercagill, les villes les plus proches, à 2 heures de route des fameux Milford sounds, THE place to see in New Zealand, bref Te Anau est un endroit complètement isolé à des heures de route de tout. Puisque Te Anau est si retiré, et puisque c’est le dernier village étape avant les Milford Sounds et de nombreuses randonnées parmi les plus belles du pays, il faut un moyen pour ravitailler les nombreuses troupes de passage : on a donc crée un grand et beau supermarché dans le centre de Te Anau.

Et c’est là que Bibi intervient : vous avez devant vous (enfin à 18 500 kms devant vous) la nouvelle assistante du service Delicatessen ! Késako ? Globalement, je passe mes journées à préparer des sandwichs, des encas divers mais pas très variés pour le déjeuner, m’occupe de la rôtisserie : « il est chaud mon poulet, chaud chaud ! My chicken is hot ! » En plus de cela, pour occuper mes soirées, je fais de la mise en rayon trois fois par semaine. Bref finalement ce que je fais n’est pas très important : ce qui compte c’est que je mange des muffins à l’œil grâce à mes voisins du service pâtisserie, et aussi the MONEY MONEY MONEY ! Avec plus d’une cinquantaine d’heures par semaine (bye bye les 35h en NZ), je renfloue les caisses un max. Et avec en général 2 jours de repos par semaine, cela me laisse le temps de découvrir les magnifiques environs de Te Anau, mais surtout, d’user mes presque infatigables guiboles sur les chemins de randonnées les plus DINGOS de la planète.

L’un de mes objectifs, depuis mon arrivée en Nouvelle-Zélande, est d’accomplir au moins l’une des 9 Great Walks, du début jusqu’à la fin. J’avais, pour entraînement, entamé une bonne partie de l’Abel Tasman, du Tongariro Crossing, du Queen Charlotte : mais jamais je n’avais eu l’occasion et/ou la foi pour faire l’une de ses randos en entier et sur plusieurs jours. Tous les matins, et tous les soirs, de la cuisine de ma nouvelle maison (réservée pour le personnel du supermarché, et en outre d’une valeur d’1 million de dollars : qui a dit que le backpacker ne vivait que dans la précarité…?), j’avais une vue à mourirrrr sur le lac Te Anau, et sur les montagnes du fameux… Kepler Track. Tous les jours donc, le Kepler me narguait, et tous les jours, je me disais « il faut que je le fasse il faut que je le fasse ». Seuls bémols : il pleut disons… tout le temps, dans le Fiordland. Et me taper 60 kms sous la flotte, très peu pour moi. Puis : quand on bosse plus de 50 heures semaine, parfois 60, on a juste envie de se foutre dans le canap’ avec son pilou pilou à regarder Netflix toute la journée au coin du feu (dans cette maison de dingue!!! J’adore cette maison).

La dite vue de ma cuisine

Le temps passait, et c’est une semaine avant la fin de la saison (soit fin avril), que le challenge est programmé. J’ai 2 jours de repos d’affilé, il reste 1 seule place dans l’une des huts du track, c’est la dernière semaine avant que le DOC n’enlève le gaz dans les huts, probablement l’une des dernières semaines avant que la rando ne soit impraticable… C’est le signe qu’il faut que je me lance. Je réserve ma place une semaine à l’avance : le temps prévu est alors complètement pourri. Il pleut, il vente, il neige, il fait extrêmement froid, la rando est même fermée quelques jours car trop dangereuse : je commence déjà à regretter d’avance… Puis les jours passent, et ma bonne étoile brille de nouveau : la veille même avant que je n’entame la rando, j’apprends qu’elle est de nouveau ouverte, et que de surcroît, le temps qui devait être pourri s’annonce radieux.

Plus moyen de se défiler : je prépare mon baluchon, remplis de victuailles, de grosses chaussettes moumoutes et de mon sac de couchage. Levée à 6 heures, je débute la randonnée à 7h30, lorsque seulement le jour commence à se lever. La hut que j’ai réservé pour le soir même se trouve à… 45 kms de mon point de départ : en plus de l’épreuve physique de marcher cette distance, dont une bonne partie se déroule dans les montagnes, j’ai la pression de la tombée de la nuit qui se fait désormais aux alentours des 18-19 heures… Le compte à rebours est donc lancé !

Puisque ça ne suffisait pas, je me rends compte ¼ d’heure après le début de la rando que j’ai oublié… la moitié de ma bouffe dans mon frigo le matin même (#boulet). Pas le temps de rebrousser chemin : il va donc falloir que je termine la rando au plus tard le lendemain midi si je veux ne pas mourir de faim dans d’atroces conditions. Je me rends vite également compte des distances entre les huts et les divers points d’eau, et comprends vite que je n’aurai pas suffisamment d’eau pour la journée.

Pour la préparation, on repassera donc.

Malgré tout, j’entame les 25 premiers kms. remontée à bloc : à plat, à travers une luxuriante forêt et au bord du lac, j’avance à une bonne vitesse: à midi, j’arrive à l’Iris Burn Hut, où je savoure une merveilleuse soupe lyophilisée (beurk), faute d’avoir oublié mes délicieuses tortillas avec falafels faits maison avec amour la veille dans le frigo.

Lever du jour sur le Kepler Track

J’ai même le temps de sympathiser avec les oiseaux et les plantes

Même s’il me reste encore de l’énergie pour l’après-midi, je commence à montrer les premiers signes de fatigue, et me dis que je vais potentiellement (en fait non c’est sûr) en chier l’après-midi. Jusque là à plat, il me reste à gravir la plus difficile partie du track : une montagne de 1 300 mètres d’altitude. Je reprends ma marche doucement mais sûrement après une heure de pause : ça commence déjà à grimper sec quelques mètres seulement après la hut…

Je ne me laisse pas abattre et continue coûte que coûte. Je croise sur la route de nombreux randonneurs : tout le monde marche dans le sens inverse du mien (j’ai choisi ce sens stratégiquement, pour commencer la journée la plus difficile en premier et être plus tranquille le deuxième jour. Et aussi parce que je ne fais jamais rien comme les autres). Pour en rajouter une couche, tous me tiennent en ce language : « c’est très dangereux là-haut sur les montagnes, il fait très froid, et il y a énormément de vent. QUOI ? Tu veux aller au Luxmore hut ce soir ??? Ma pauv’ dame, comme tu es folle ! Tu n’y arriveras jamais.. Surtout pas avant la tombée de la nuit . Bon courage, tu en auras besoin».

Les toilettes de l’extrême, en altitude et sans porte: la réponse est oui, j’y ai fais pipi.

Donc là je commence à flipper sévère. Et si la fatigue se fait de plus en plus sentir, j’accélère le mouvement : je ne veux pas me retrouver de nuit, seule au sommet des montagnes, dans le froid et face au vent. Je prends de la hauteur, et après une ascension difficile (horrible), je me retrouve enfin en haut de la première montagne. J’aperçois furtivement le chemin de rando au loin à travers les hauteurs des montagnes : il fait tellement froid et le vent est tellement violent que je n’ose pas m’arrêter trop longtemps. S’ajouterait également mon fameux problème de vertige, si je n’étais pas si pressée et si focalisée sur mon but ultime : arriver à ma hut avant la tombée de la nuit. En vie. Je prends rapidement le temps de prendre quelques photos du paysage : et si c’est la course contre la montre, et même si je n’ai pas le temps de prendre tout le temps que je voudrais pour admirer le paysage, je réalise le chemin parcouru et la chance d’être arrivée jusque là, plus ou moins vaillamment : le panorama est juste splendide, ça valait bien les 35 premiers kms parcourus. Je croise les derniers randonneurs dans une hut de secours, où je déguste ma 56 barre de céréales de la journée (et oui, ça, le sucre, je l’oublie pas) : deux jeunes allemands, qui semblent aussi exténués que moi, le regard dans le vide. Ils me disent qu’ils me reste encore un long chemin, mais que je peux sûrement le faire en 3 heures : il est déjà 3h30 de l’après-midi…

A bout de force, transie de froid, complètement déshydratée, et avec la sensation que le chemin ne se termine jamais, je retrouve un semblant d’énergie en me disant que ouais, je vais arriver dans ma putain de hut avant la tombée de la nuit, qu’importe ce que me disent les randonneurs d’avant ! (Désolée pour la grossier langage, mais putain j’en ai bavé). Tout de même, j’ai la volonté et la ténacité bretonne : et si j’ai des petites jambes qui vont pas forcément très vite, elles vont loin.

Et si je verse quelques larmes à cause du vent (en fait la vraie raison c’est que je suis totalement épuisée mais chut je fais croire que je suis une warrior), je les ravale lorsque j’entends le cri de mon meilleur ami : le kéa ! Comme pour m’aider à avancer et à continuer de grimper, il m’encourage et me suit sur plusieurs mètres. 5 heures tapantes : j’arrive à la dernière hut de secours. Dernière étape avant la Luxmore hut, mon point d’arrivée. Dernière étape, mais de loin la plus difficile. Cela fait déjà un bon moment que mon cerveau est en mode « off » et en économie d’énergie, et que mes jambes avancent toutes seules : un pas, puis un autre, un pas, puis un autre, tout en luttant pour ne pas se prendre les pieds dans le tapis. Il me reste environ 5 petits kilomètres : j’en ai déjà fait près de 40, presque un marathon. Toujours transie de froid, encore plus déshydratée, le poids de mon sac pourtant relativement léger me tuant les épaules et le dos : j’avance. Je sens que mon corps, même s’il est encore chaud et dans le mouvement, accuse le coup : ma hanche, mon dos, mes genoux, mes chevilles commencent à me faire mal. Le chemin rocailleux et enneigé est glissant, j’ai de moins en moins de force et d’appui : le jour commence doucement à tomber… C’est l’angoisse.

Je sais que tout va se jouer au mental sur les derniers kilomètres. Je franchis un dernier sommet, péniblement, avec des pauses toutes les 5 minutes : enfin, le chemin devient plus plat, pour finalement descendre peu à peu. Les derniers kilomètres n’en finissent jamais, je désespère de ne jamais voir la hut ; j’arrive tout de même à trotter dans les descentes, pour avaler les derniers kilomètres le plus rapidement possible. Le mode survie est activé ! 6 heures pile : enfin, j’aperçois au loin la hut, illuminée. L’obscurité est déjà tombée mais j’arrive tout de même à voir où je mets les pieds. Même si je n’en peux plus, que j’arrive à peine à marcher, je me dis que je l’ai fait ! Je vais réussir. Trop fatiguée pour pleurer, j’arrive dans la hut à 6h15 : le challenge est relevé.

Luxmore hut: le St Graal (ou G-râle) de la hut

Dans la hut, il fait bon, il fait (presque) chaud, de nombreux randonneurs rient, jouent aux cartes, cuisinent, sont en vie.

La pression relâchée, je dévore mes macaronis au fromage lyophilisés (re-beurk), tout en sympathisant avec un kiwi et une australienne.

Pendant que tout le monde termine son repas et se sociabilise, je m’écroule de tout mon long sur mon matelas, d’épuisement. Mais finalement pas aussi épuisée que je le pensais : je me réveille tout au long de la nuit, à cause du froid, des ronfleurs (en plus de l’eau et la bouffe j’ai aussi oublié les boules quiès, je vous avais dit que je n’étais pas du tout équipée), des gens qui pètent, et même d’un cri de terreur d’une fille qui s’est vautrée en essayant de grimper sur son lit superposé. (#crise cardiaque).

La nuit fût donc courte, et peu reposante ; le lendemain, je le savais, mon corps s’est refroidi, et c’est là que le bât blesse. Tel Quasimodo avec une jambe de bois et en état grippal, j’atteins péniblement la cuisine de la hut pour prendre un petit déj’ avec THE vue de la mort qui tue.

Hut avec vue

Je traîne ma vieille carcasse, prépare en agonie mon baluchon, et reprends la route, en souffrance (et pas en silence). Les premiers pas sont… soyons honnêtes, horribles. J’apprécie tant bien que mal, malgré la douleur, le splendide panorama sur le lac Te Anau, baigné d’une lumière douce et magnifique. C’est tellement beau que cela soulagerait presque (j’ai bien dit preque) mes courbatures. Il ne me reste « que » 15 kilomètres à parcourir, en descente puis à plat. J’ai fait le pire la veille : pourtant, c’est mille fois plus difficile la deuxième journée. Je marche aussi vite qu’une vieille tortue en retraite ; mon talon d’Achille (=ma hanche, welcome dans ma vie de grabataire), commence à me faire atrocement souffrir. La cruralgie pointe le bout de son nez, et je ne désire qu’une chose (en fait, 3 choses) : un burger, une douche, un lit. Et pas nécessairement dans cet ordre.

Je croise le long du chemin des coureurs matinales « tout frais », des familles qui se promènent, des enfants qui courent, pendant que moi, zombie que je suis, traîne la patte dans une odeur corporelle pestilentielle.

Enfin, la fin du chemin, le bout du tunnel : midi, j’arrive à ma kiwimobile que je n’ai jamais autant aimé qu’en ce jour. 12H30, me voilà au village à déguster un énorme burger : tellement fatiguée, je n’arrive pas à en manger plus de la moitié : et sentant tellement fort, que de honte, je sors le plus rapidement possible du restaurant.

13h30 : douche. Moi qui pensais mourir durant cette douche, me voilà toujours en vie, prête à aller me coucher, à 14h30.

Je ne vais pas vous le cacher, les jours qui suivirent furent… terribles. Bien que les courbatures n’ont à ma grande surprise pas durées longtemps, je sens que mon corps accuse le coup : les réveils à 5h45 sont plus que jamais difficiles, je me sens complètement vidée d’énergie.

Une fois mon énergie revenue, je savoure ma petite victoire et suis fière lorsque tous les matins, je vois les montagnes du Kepler de la fenêtre de ma cuisine.

J’en garde une grande satisfaction, des souvenirs pleins la tête, et… (attention, instant glamour) quelques traces physiques : j’ai gagné 4 ongles de pieds noirs. Cela fait un mois maintenant, ils sont toujours aussi noirs (mais ils ont le mérite d’être toujours là) : j’ai vu sur doctissimo que ça pouvait rester 1 an comme cela. Qui sait qui va avoir la super classe dans ces sandalettes sur les plages de Rarotonga… ???!!

Bref, le Kepler Track, plus qu’une performance physique ou qu’un challenge à conquérir, c’est donc une expérience… qui laisse des traces !;)

5 Replies to “Les chroniques du joyeux randonneur III: le Kepler Track, 60 kms”

  1. La lumière sur ces photos…et le récit haletant je le lis au travail et je n’ai pas pu lâcher avant la fin.
    J’adore les toilettes au milieu de nulle part… Et probablement propres??
    Well done anyway!

    1. Haha mercii!! je crois qu’après cette année de campings & d’auberges de jeunesse, la notion de “propreté” est très relative.
      Fais partager le lien de mon blog à ton boss 😀

  2. Euh… Mais t’es devenue sucidaire ou bien????? Bravo d’avoir survécu à cette marche de la muerta en tout cas, qui plus est connaissant les frasques de ta hanche! Par contre j’ai une question: le burger il est bien végétarien j’espère? 😉

    1. Bien sûr! dans mes souvenirs, champignons, betterave et cheddar!!! 😀

  3. La meuf a même un arc-en-ciel qui sort de nul part sur ces photos quoi !

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