Les chroniques du joyeux randonneur II – Arthur’s Pass National Park, les randos du dépassement de soi

Quand je vous avais dit dans l’article Les chroniques du joyeux randonneur I – Mount Arthur et ses drôles d’oiseaux que les Arthurs n’avaient pas fini de m’en faire baver, ce n’était pas peu dire.

Enfermée en taule depuis 6 semaines, au milieu d’une ville en perpétuelle reconstruction et agitation, bruyante de travaux et bouchonnée de voitures qu’est la ville de Christchurch, il est temps pour moi de mettre fin à ma période d’incarcération pour m’enfuir au grand air (#Jailescape), là où tout n’est que calme, luxe et volupté : Arthur’s Pass National Park, premier parc national de l’île du sud ! Enfin, calme, si l’on fait abstraction des tempêtes d’orages et avalanches qui te tombent régulièrement sur la gueule, luxe, si l’on oublie la douche, la wifi ou toute notion de confort, et volupté, si tant est que l’on évite de mettre le pied sur un chemin de randonnée. Ce qui relève de l’ordre de l’impossible, puisque c’est la seule activité à pratiquer dans le rayon intersidéral qu’est le centre de l’île du sud, mais aussi et surtout, zieutez-donc moi ce cadre qui vous donne juste envie d’aller faire crapahuter ses petites gambettes là-haut au dessus de ces montagnes… ! S’il y a un endroit où randonner en Nouvelle-Zélande, c’est bien à l’Arthur’s Pass, aka le paradis du joyeux randonneur.

Porte d’entrée du paradis du randonneur

C’est avec une organisation militaire et chronométrée qui me fait bien défaut depuis que je me suis transformée en petit kiwi, que je débarque au sein du parc national, après avoir bien profité de la magnifique, que dis-je, subliiime route qui relie Christchurch à Arthur’s Pass. C’est sans itinéraire, sans logement, sans plan, sans délai, mais non sans motivation, que j’arrive et vois ce qu’il se passe. Courbaturée, engourdie et avec un mal de tête lancinant à la suite de mon long trajet en voiture de… 2 heures (vis ma vie de grabataire), je me lance tout de même à la conquête du devil’s waterfall, 1 toute petite heure de rien du tout, puis du Temple Basin Track, 3 heures aller-retour, histoire de me décrasser un peu. Si les débuts sont difficiles, tous mes maux disparaissent rapidement comme par magie (les pouvoirs du plein air de la Nouvelle-Zélande !..), et c’est au bout de seulement une heure que j’arrive à la station de ski du Temple basin track, déserte, et un peu glauque, à cette période de l’année.  Je prends le temps de m’asseoir, de manger un petit snack, de discuter avec les oiseaux, lorsque subitement, le beau ciel bleu fait place à de gros nuages orageux tout pas beaux. C’est donc en courant, sous le ciel qui gronde, entre les éclairs qui déchirent le ciel de tous les côtés, sur un sentier instable et glissant de cailloux, que je me dépêche de faire le chemin retour pour aller me réfugier dans ma kiwimobile. Fidèle à mes habitudes, je me retrouve encore le cul par terre après avoir roulé sur un caillou quelconque dans la précipitation : pas le temps de m’apitoyer sur le sort de mon boule couvert de bleus, le mode « survivor de la rando de l’extrême » est activé, les éclairs s’approchant de très, très près, me faisant faire 2/ 3 gouttes dans la culotte (j’ai très peur), je n’ai d’autre choix que d’avancer coûte que coûte, au péril de ma vie (comment ça j’exagère…?!). C’est à l’instant même où je claque la porte de la kiwimobile, bien au sec, que les trombes d’eau commencent alors à se déverser. Une première victoire de kiwi ! Moi 1 – 0 la nature et les éléments instables, flippants, imprévisibles et dangereux de la Nouvelle-Zélande !!!

Devil’s waterfall

Temple Basin Track
On se sent tout petit face à la NZ…!

Peut-être que cette nature et ces éléments avaient un peu les boules de s’être fait battre à plate couture par une petite bretonne en goguette, puisque c’est le lendemain matin, que les choses sérieuses de la rando de l’extrême commencèrent vraiment, et que la Nouvelle-Zélande me défia de mon plus gros challenge depuis le début de l’aventure, dans un combat (presque) à mort, sur le ring qu’est la randonnée de l ‘Avalanche Peak.

Ayant ouïe dire que cette randonnée de l’Avalanche Peak était quelque peu… corsée, je me rapproche du DOC (pas le docteur, le Department Of Conservation, les experts de la Nouvelle-Zélande et de la préservation de sa nature), pour avoir 2-3 conseils sur cette rando et tâter un peu le terrain.

Premier obstacle mon ami : la météo. Une autre tempête orageuse est prévue en fin d’après-midi ; si je veux faire la randonnée de l’Avalanche Peak dans son entièreté (temps estimé 7-8 heures) il va donc pas falloir bayer aux corneilles et commencer tôt. Très tôt. Trop tôt pour la grosse dormeuse que je suis (ce n’est pas pour rien que je m’appelle comme la belle au bois dormant). Quoi qu’il en soit, même pas peur, premier obstacle contourné, je me réveille à 5h30 comme une fleur (certes défraîchie et un peu fanée), mais toute jouasse au début du parcours à 7 heures du mat’, prête au top départ.

Deuxième obstacle : la difficulté du terrain. Pour la faire courte : 2.5 kms, 1 050 mètres de dénivelé. 1833 mètres d’altitude. Autant dire que la montagne, on la grimpe presque à la verticale. Et c’est d’emblée, dès les premiers mètres, que je comprends ma douleur. En fait, ce que je n’avais pas vraiment percuté en parlant au gentil monsieur du DOC, c’est que la première partie de l’Avalanche Peak, sous les arbres, ce n’est pas de la marche, mais de l’escalade. Mes seules expériences en la matière remontant à ces heures de profondes angoisses lors des cours d’escalade au lycée, je transpire mes premières sueurs froides de la journée. N’écoutant que mon courage et faisant appel au singe qui sommeille en moi, je grimpe à la force de mes bras et mollets ce début de montagne, pendant une bonne heure environ. Lorsque la dense et épaisse forêt se dissipe peu à peu, qu’un chemin de rando commence à se dessiner, je me dis que j’ai fais le plus dur et qu’il ne me reste plus qu’à marche.

Le début des emmerdes: oui, ceci est un “sentier” de randonnée. #monkey style

Sombre idiote née de la dernière pluie.

J’aurais déjà dû me méfier rien qu’au nom de la rando : Avalanche Peak. Ça ne présageait rien de bon qui vaille.

Et c’est là qu’arrive le troisième obstacle, et non des moindres. L’obstacle du VERTIGE. Oui je sais je le radote à chacun de mes articles, mais si j’ai bien une peur irrationnelle, une angoisse démesurée dans la vie, c’est la peur du vide. Je fais partie de ces personnes qui peuvent ressentir le vertige rien qu’en regardant le haut d’un immeuble, qui ne peuvent pas se tenir à proximité d’une fenêtre à partir du troisième étage, qui paniquent dans les points de vue en hauteur à devoir s’asseoir par terre et à se coller contre les murs, et en attendant que quelqu’un m’évacue, dans la tour Eiffel par exemple, en haut du Vatican, de la Sky Tower d’Auckland, bref partout où mes petits petons ne touchent pas la terre ferme. Quoi qu’il en soit, soit le monsieur du DOC n’a pas lu mes articles (quoi comment ose t-il le bougre!!!), soit il n’a pas bien compris la puissance de ma peur, malgré ma tête ayant affichée toutes les nuances de blanc. Il m’a sorti, tel le néo-zélandais qu’il est, sur un ton très nonchalant, un « no worriiiies mate, easy peasy, ça se fait très bien, en général les gens s’en sortent très bien et reviennent !».

(Qu’en est-il de ceux qui ne reviennent pas ? Je n’ai pas cherché à en savoir plus : c’est ce qu’on appelle plus communément le déni).

Le petit monsieur a dû avoir les oreilles qui ont bien sifflé, lorsque je suis arrivée à cette deuxième partie de l’ascension de l’Avalanche Peak. Les arbres qui me bouchaient bien la vue jusque-là, font place à un sentier de rando sec, sans végétation, très abrupte, étroit, instable, glissant, peu banalisé, sur la crête de la montagne, culminant à plus de 1 000 mètres d’altitude. A droite, à gauche de ce sentier, le VIDE. Le précipice. Le ravin. La mort. Un faux-pas (rappelez-vous ma fâcheuse habitude de me prendre les pieds dans le tapis lors de mes randos), un petit coup de vent un peu violent (je ne pèse pas bien lourd, malgré tout le chocolat Whittaker’s ingurgité), un coup de bambou sur ce sentier très exposé et sous une chaleur lourde et écrasante ce jour-là, et je me transforme en la spécialité de mes origines bretonnes: la crêpe. Et lorsque je regarde au loin où le sentier doit me mener, je me dis que ça va être de pire en pire, que l’agonie lente et douloureuse m’attend gentiment au tournant. Je m’allonge à même la terre pour prendre quelques photos, histoire de prouver à tout le monde que j’y étais, tout en évitant de regarder en bas. S’ensuit une forte période d’hésitations, de doutes, de remises en question, où j’envisage sérieusement d’abandonner et de faire marche arrière. Parfois il faut savoir reconnaître ses limites… Sauf quand on est bretonne et têtue bien sûr. Je trouve, je ne sais comment, la force intérieure de continuer, la larme à l’œil de peur, le cœur à 10 000 à l’heure, les guibolles tremblantes, les mollets tendus de stress et par la difficulté physique du parcours. Je dois m’arrêter tous les 100 mètres, transie de peur, pour reprendre ma respiration et retrouver mes esprits. Le sentier en devient interminable, et j’ai la pression supplémentaire de devoir ne pas trop traîner, histoire d’éviter la pluie d’orage prévue dans l’après-midi. Et là, les chroniques du joyeux randonneur se transforment en chronique du peureux randonneur, qui un long moment ne trouve plus du tout, mais alors plus du tout, la joie dans la randonnée.

Objectif: grimper ce sommet. Ne me demandez pas comment.
Peut-être en passant par ici. Oui. Ceci est toujours un “sentier” de randonnée.
A gauche: la mort. A droite: la mort.

Je me focalise sur un seul but : les panneaux jaunes, qui m’indiquent la voie à suivre. Chaque panneau de franchi est une petite victoire. Et si au 2/3 du chemin, j’hésite encore à abandonner, je continue d’avancer, me disant « foutue pour foutue », ou encore « la vie est une prise de risque », et que de toute façon, le chemin du retour me ferait encore plus flipper car je n’aurai pas d’autre choix que de marcher face au vide.

C’est dans un état pitoyable, lamentable, trempée de sueur, me mouchant à même le t-shirt (à la guerre comme à la guerre comme dirait l’autre) que je trouve refuge à l’ombre entre des rochers, à quelques 100 mètres du sommet, pour me ravitailler d’un dernier petit snack avant d’entamer la dernière partie qui s’annonce être la plus difficile du track.

Les photos devraient parler d’elles-mêmes :

Le repos du guerrier avant la dernière bataille
Peloton d’arrivée en vue…
A condition de survivre à ce chemin sans malaise vagal!

Et si cette pause se révèle bénéfique pour mon gosier, elle l’est aussi pour mon estime de moi : parce que je prends enfin conscience, à quelques mètres du sommet, que oui, ça y est, je vais y arriver, que je vais la grimper cette foutue montagne, que je suis assez forte physiquement et mentalement pour le faire, et qu’il n’y a plus rien qu’y pourra m’y empêcher, même pas une avalanche, et surtout pas/plus moi-même. C’est presque en volant, portée par cette nouvelle force, que je parcours les derniers mètres, le peloton de fin dans le viseur, le public de randonneurs en délire m’applaudissant et me congratulant lorsque je franchis le dernier caillou d’arrivée et que me voilà au sommet : au sommet de la montagne, au sommet des Alpes du Sud, au sommet de la Nouvelle-Zélande, au sommet du monde, au sommet de la confiance en moi et au sommet de ma force !!!

Je profite doublement de la récompense de mes efforts, d’une part par cette vue incroyable, magique, l’une des plus belles que j’ai jamais vue de toute ma vie, avec un panorama à 360 degrés sur les Alpes du Sud, et d’autre part, parce que je sais maintenant qu’à chaque fois que j’aurai un coup de mou, un manque de confiance en moi ou que quelqu’un me fera douter de mes capacités et de ma force, en randonnée ou dans la vie, je repenserai à cette putain de journée où j’ai vaincu toutes mes peurs et grimper tout en haut de cette montagne.

Récompense ultime: la plus fantastique des vues de l’histoire de l’humanité du randonneur.

Mamma mia.

Et c’est à 1 833 mètres d’altitude, en haut de la montagne, lorsque je recommence à paniquer à l’idée de devoir la redescendre, que je fais la connaissance d’Hugo, français s’offrant un gros break après avoir démissionné d’un poste à hautes responsabilités dans une très grande banque française (comme quoi, on est beaucoup à péter un câble). Hugo, c’est le coach qu’il vous faut lors de crise de panique de vertige ! L’homme, que dis-je, la machine de guerre, a grimpé la montagne en courant, en 1h13 (je l’ai fais en plus de 3 heures et je me suis déjà trouvé extrêmement rapide compte tenu des circonstances), déçu de sa performance qu’il pensait exécutée en 1h10. Habitué des marathons, trails et autres joyeusetés d’endurance, l’Avalanche Peak est pour lui une petite promenade de santé. Galant (et peut-être craignant d’avoir ma mort sur la conscience s’il me laissait croupir en haut transie de peur), il me raccompagne sur le chemin du retour, m’offrant pleins de conseils sur les randos du pays, sur la marche et sur la course, que je me suis empressée d’appliquer par la suite, papoter me faisant presque oublier mon problème de vertige !

Avalanche Peak: vaincu!

Je termine donc la randonnée, en 5-6 heures, toujours sous un ciel bleu, la tempête d’orage pas (encore) d’actualité. Et si j’hésite à aller crever les pneus du monsieur du DOC, je me réfugie finalement dans un café, accompagnée d’un Kéa cette fois-ci, me remettant peu à peu de mes émotions autour d’une boisson chaude, et en songeant à cette randonnée, ma randonnée, mon challenge, mon dépassement de moi, et à cette journée qui restera l’une des plus marquantes de mon aventure !

Une deuxième (et belle) victoire de kiwi ! Moi 2 – 0 la nature et les éléments instables, flippants, imprévisibles et dangereux de la Nouvelle-Zélande !!!

3 Replies to “Les chroniques du joyeux randonneur II – Arthur’s Pass National Park, les randos du dépassement de soi”

  1. Bel article 🙂 Que de suspense ! Au final, tu peux lui dire merci au monsieur du DOC, tu t’en souviendras de cette journée ^^ You’re a monkey warrior !

  2. C’est comme si j’avais fait l’ascension avec toi, j’ai souffert d’efforts et du vide !

    1. Toi aussi tu as eu des courbatures au fessier pendant 2 jours??? 😀

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